vendredi 30 août 2019

La bosseuse

Cinéma : Emmanuelle Bercot, l'exigeante


Olivier de Bruyn / Journaliste |  
Cinéma : Emmanuelle Bercot, l'exigeante ©Thomas Laisné pour Les Echos Week-end


Elle plébiscite l'humour et les éclats de rire tonitruants. Elle refuse de s'adonner au petit jeu des fausses confidences et du « tout à l'ego » si souvent de mise dans sa corporation... En cet après-midi d'été, dans les bureaux de son agent sis au coeur de Paris, Emmanuelle Bercot, naturelle et loquace, ne songe pas à ses prochaines vacances, mais plutôt à faire le tri dans son agenda surchargé. Il lui faut répondre aux sollicitations des médias qui l'interrogent sur sa prestation d'actrice dans Fête de famille, de Cédric Kahn (en salles le 4 septembre), un film émouvant où, aux côtés de Catherine Deneuve et de Vincent Macaigne, elle incarne une héroïne borderline qui réapparaît dans la vie de sa famille après trois ans d'absence. Il lui faut aussi peaufiner les préparatifs de son prochain film en tant que réalisatrice, De son vivant, dont le tournage démarre en octobre. 
Actrice et cinéaste : Emmanuelle Bercot, 51 ans et des allures d'éternelle ado, avance sur ses deux jambes et se félicite de ce double emploi qui, sur le tard, est venu réparer ses blessures de jeunesse. On l'interroge sur la façon dont elle se définit professionnellement. Elle marque un long silence, puis se lance. « La question est de taille. Disons que je suis une actrice devenue cinéaste, puis... redevenue occasionnellement actrice. Sur les papiers administratifs, à la case 'profession', j'écris 'réalisatrice', c'est le métier qui me fait vivre depuis longtemps. Actrice, c'est un plus. Un plus que j'adore et où je m'investis pleinement, comme dans tout ce que j'entreprends. »

LE HASARD ET LA VOLONTÉ

Cet investissement infatigable est reconnu par tous ceux qui l'approchent. « Quand on voit Emmanuelle à l'écran, témoigne ainsi Cédric Kahn, on a une impression de spontanéité et de facilité alors qu'elle prépare énormément ses rôles. C'est avant tout une grande bosseuse. » Son de cloche similaire chez les comédiennes qui ont été dirigées par ses soins, de Catherine Deneuve, la fidèle, qui ne cesse de vanter son dynamisme (« Je suis admirative de son énergie, de son intensité et de sa rigueur », insiste-t-elle) à Emmanuelle Seigner à laquelle Bercot a offert l'un de ses plus beaux rôles en 2004 dans Backstage« Quand elle m'a engagée, elle m'a prévenue : 'Emmanuelle, je vais vous torturer !' Et je n'ai pas été déçue. Mais il n'y a pas de cruauté ou de perversité chez elle, juste une exigence de chaque instant. »




Dans « Fête de famille » de Cédric Kahn, elle incarne Claire, héroïne borderline ©Les films du Worso

Une exigence qui explique son succès des deux côtés de la caméra. Réalisatrice de films d'auteur populaires qui ignorent les pièges du parisianisme et de l'entre-soi - Elle s'en va, sur une sexagénaire en fugue, La Tête haute, sur les ados délinquants, La Fille de Brest, sur le scandale du Mediator - elle a également connu la consécration en jouant pour d'autres. En tête de liste : ses deux prestations chez Maïwenn dans Polisse et Mon Roi, un film qui lui a valu un prix d'interprétation à Cannes en 2015, l'année où La Tête haute était présenté en ouverture de la manifestation... 
Ce parcours sans faute ne répond à aucun plan de carrière, mais tout au hasard, qui fait parfois bien les choses, et surtout, à une volonté de fer de travailler dans l'univers du cinéma. « À 18 ans, explique Emmanuelle Bercot, mon désir premier était de devenir actrice. J'ai fréquenté le cours Florent pendant trois ans et j'y ai appris énormément avec un professeur fabuleux : Raymond Acquaviva. Je voulais entrer au Conservatoire, mais j'ai raté le concours. Cet échec a été une catastrophe intime, dont est né paradoxalement un miracle : ma décision de passer le concours de la Fémis pour devenir réalisatrice. Si j'avais été admise au Conservatoire, je n'aurais jamais tourné de films, c'est une certitude. »

UNE FEMME EN LUTTE

Les spectateurs ne se plaignent pas de l'échec initial. Sans lui, ils n'auraient pas pu découvrir l'une des filmographies les plus stimulantes du cinéma français récent. Des fictions où Emmanuelle Bercot, sans jamais céder à la complaisance, aborde parfois des sujets polémiques (comme dans Clément, son premier film, une histoire d'amour entre une femme de 30 ans et un jeune ado) et met systématiquement en scène des héroïnes de tous âges qui ne jurent que par la liberté et le combat. 




Emmanuelle Bercot, photographiée à Paris début juillet ©Thomas Laisné pour Les Echos Week-end

Emmanuelle Bercot, antithèse vivante de l'opportunisme, n'a pas attendu les mouvements post #Metoo pour filmer des femmes qui refusent de céder aux injonctions liberticides. Ce désir l'habite depuis toujours. « L'émancipation et la lutte me séduisent assurément plus que l'inertie et la victimisation,résume-t-elle en souriant. Je ne tourne pas de films autobiographiques, mais je mets beaucoup de moi-même dans chacune de mes fictions. Il se trouve que je suis une combattante, dans tous les domaines. À cet égard, le retour à l'ordre moral qui menace m'inquiète au plus haut point. Un projet comme celui de 'Clément' est inenvisageable aujourd'hui. Le système de financement du cinéma français est fragilisé et il n'incite pas à la prise de risques. J'arrive à tourner mes films avec des sujets qui ne sont pourtant pas glamour, car je suis soutenue par mes producteurs, mes distributeurs et mes acteurs, mais il me faut néanmoins retourner à chaque fois au charbon pour y parvenir. Ca me motive. »

LE SENS DE « LA VALEUR TRAVAIL »

La cinéaste combattante qui, dans ses années adolescentes, rêvait de mener une carrière d'actrice comme ses contemporaines Juliette Binoche, Sophie Marceau ou Sandrine Bonnaire et qui fantasmait en admirant Catherine Deneuve et Gena Rowlands, la muse de John Cassavetes, une influence revendiquée, devra attendre le début de la décennie pour, à la demande de Maïwenn, renouer avec ses premières amours d'actrice. Depuis, elle mène une double carrière qui l'enchante. « En tournant avec les autres, j'apprends beaucoup sur mon métier de réalisatrice. Sur le tournage de 'Fête de famille', la décontraction de Cédric Kahn était une leçon pour moi qui, dans cette situation, suis si nerveuse, si stressée, si angoissée. »




Le film de Cédric Kahn a été l'occasion pour Emmanuelle Bercot de donner la république à Catherine Deneuve ©Kris Dewitte/Les films du Worso

Une inquiétude qui vient de loin... Si Emmanuelle Bercot, dans ses films comme dans la vie, est rétive aux explications psychologiques, elle confie sans peine être obsédée par certains principes - le travail, le mérite - et en connaît les raisons, qui viennent de son éducation et notamment de l'influence de son grand-père, Pierre Bercot, le patron de la firme Citroën entre 1958 et 1970. Pour ce dernier, raconte-t-elle, « la valeur travail » ne relevait pas de la formule passe-partout, mais du sacerdoce. 
« Il me reste des traces de ce lavage de cerveau, s'exclame-t-elle dans un éclat de rire. Je suis d'une exigence maladive, ce qui est pénible pour les autres comme pour moi-même. Je suis tellement passionnée, je me fais une si haute idée de ce métier et j'estime avoir une telle chance de l'exercer que je ne supporte pas l'approximation. En tant qu'actrice, je me dois d'honorer la confiance des autres. En tant que réalisatrice, je me dois, vu les moyens mis en oeuvre, de tout faire pour que le film soit réussi. »

LA RÉALITÉ AVANT TOUT

Ce sens du devoir entraîne la cinéaste, avant d'écrire ses scénarios, à mener de longues enquêtes préparatoires en s'inspirant parfois des expériences vécues par ses proches. Pour La Tête haute, sur les délinquants juvéniles, Emmanuelle Bercot s'est ainsi souvenue du métier de son oncle, éducateur pour ados « difficiles ». Et pour le script de La Fille de Brest, sur le scandale du Mediator, elle a renoué avec un univers hospitalier dont elle n'ignore rien. « Mon père était chirurgien cardiaque à l'hôpital Lariboisière, à Paris, se souvient-elle. Mes loisirs préférés du mercredi ou du samedi, c'était d'aller le voir bosser. J'ai toujours eu une fascination pour ce milieu. »
Les comédiens accompagnent parfois Bercot sur le terrain pour travailler leurs rôles et ils ne s'en plaignent pas. « Pour préparer 'La Tête haute', racontait ainsi Catherine Deneuve à l'époque de la sortie du film, nous sommes allé observer les juges pour enfants dans leurs bureaux. Il s'agissait de sentir le ton, la couleur des voix, d'observer comment les gens s'expriment et se comportent. Le danger, lorsqu'on joue un juge, c'est d'illustrer la fonction plutôt que d'incarner une personne. »
L'exigence de réalisme n'est pas un concept abstrait pour la Emmanuelle Bercot qui, dans l'écriture de ses histoires comme dans sa direction d'acteurs ou dans ses propres rôles, cherche avant tout, dit-elle dans une belle formule, à « donner naissance à des incarnations puissantes de la vie à l'écran ».

DE NOUVEAUX VISAGES

En octobre, la cinéaste va retrouver l'hôpital puisque son nouveau film, De son vivant, raconte l'histoire d'un homme condamné par le cancer et de sa mère qui apprend à accepter l'inacceptable. Une fiction où, comme à son habitude, elle dirigera des acteurs fidèles (Catherine Deneuve et Benoît Magimel) et des comédiens inconnus ou non professionnels. Un « cocktail » qui lui a plusieurs fois réussi. Car si Emmanuelle Bercot est plébiscitée par les grands acteurs qui aiment prendre des risques, elle sait aussi révéler de nouveaux visages. On lui doit ainsi la découverte majeure de Rod Paradot, l'ado volcanique de La Tête haute ou, dans Elle s'en va, d'un certain Nemo Schiffman qui n'est autre que... son fils. 
Depuis le tournage, le « gamin », aujourd'hui âgé de 19 ans, mène une brillante carrière de musicien et d'acteur, sous l'oeil vigilant de sa mère. « Avec Nemo, je suis bienveillante, protectrice et compassionnelle, car je connais les pièges de ce métier où j'ai beaucoup galéré. Je me fais un devoir de l'aider à rester lucide sur les faux semblants de la profession. Pour le reste, comme l'on ne se refait pas, j'essaye bien sûr de lui transmettre les valeurs du travail. »Un héritage qui ne peut pas nuire.

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